"Le plaisir de la découverte est total"
         

Cela faisait 3 ans que j’attendais de retrouver l’Arctique. Cela faisait 3 ans que cette morsure de froid me faisait souffrir, et je savais que le seul moyen de l’apaiser était de replonger dans le Grand Blanc. Première nuit sous la tente, posés au fond d’un fjord de la côte Nord-Est du Groenland. Il fait –18°C. Je suis bien. En accord avec la nature qui m’entoure, en paix avec moi-même. Voilà, nous y sommes. L’endroit semble majestueux. Il ne tient qu’à nous de garder l’esprit ouvert pour en découvrir les secrets.

Nous sommes arrivés dans Øfjord, au Nord de la Terre de Milne, après 2 jours de motoneige. Le voyage depuis le village Inuit d’Ittoqqortoormiit a été éprouvant, pour les hommes comme pour les machines d’ailleurs, puisque l’une d’elle devra être abandonnée en route, suspension arrière détruite par les chocs répétés contre les sastrugis, ces crêtes de neige durcies par le vent. La brume nous a empêché jusque là de voir les rivages de l’île de Milne, et nous nous sommes fait déposés un peu au hasard près d’un gros iceberg, au pied de la Grundtvigskirken, un des seuls sommet nommé de la région.

Le plaisir de la découverte est total. Il semblerait qu’aucune expédition ne soit venue dans ce fjord en conditions hivernales, et nous ne disposons que de quelques photos de kayakistes qui parcourent ces fjords l’été. Nous sentions que le relief de l’île pouvait être propice au ski, sans savoir ce que nous allions trouver. La carte « topographique » au 1/250000e qui comporte de nombreuses zones blanches ne sert pas à grand chose, et il faudra donc naviguer à vue. En fin d’après-midi, la brume s’étiole lentement, et nous laisse enfin apercevoir les murailles de granit de la Terre de Milne. Les glaciers s’écoulent entre des big walls immenses, on commence à apercevoir les premiers couloirs, il devient évident que cet endroit est fait pour le ski ! Good job ! Reste à aller voir les conditions de neige.

Nous commençons par explorer le vallon au dessus du camp, qui remonte vers l’intérieur du Renland. L’ambiance se réchauffe rapidement dans cette orientation sud, et contre toute attente la neige est transformée… comme chez nous. Je ne pensais pas prendre une telle suée au Groenland ! Nous débouchons finalement à un petit col, entre de belles tours qui rappellent le granit chamoniard, complètement séchés par cette fournaise. Nous baptiserons l’endroit : Col Caloris. La vue sur l’île de Milne est panoramique et un long couloir qui se dessine à l’horizon commence à nous exciter de plus en plus. Nous plions le camp le lendemain pour nous diriger vers l’embouchure du glacier du Korridoren. Le pilier qui le borde à l’extrémité Ouest est particulièrement imposant, et si le couloir qui nous fait face est skiable…

L’entrée du couloir qui part pratiquement du niveau de la mer est saisissante, et donne le sentiment de pénétrer dans une cathédrale de roc. L’endroit est démesuré, des falaises parfaites partent dans tous les sens, et il devient difficile d’évaluer les distances. La dernière branche du couloir est bien plus longue (et plus raide) que prévue. Comme c’est moi qui ai lourdement insisté pour aller skier en Terre de Milne, les copains m’offrent la sortie du couloir. Merci les amis ! Arrivé au col, l’émotion me laisse sans voix. Stupéfaction en consultant l’altimètre : 1400 m ! Nous nous apprêtons peut-être à skier le plus long couloir de neige connu. Il faut rester concentré sur chaque virage au début de la descente, qui accuse un bon 50° sur 300m, dans une neige changeante et imprévisible. Puis la pente s’élargit et s’adoucit, et on peut profiter sereinement du cadre somptueux et inédit qui nous entoure. Il est rare de pouvoir skier entre des big walls sur fond d’icebergs et de glaciers démesurés, et nous goûtons pleinement notre privilège. De retour au pied du couloir, nous exultons : cette descente est unique… et semble pourtant en annoncer de nouvelles. Pour des raisons obscures, cette ligne s’appellera le Couloir du Scarabée.

Nous partons en direction du 2e couloir du pilier (celui qui vient buter contre une large paroi)… pour finalement en découvrir un autre un peu plus loin : un magnifique coup de sabre qui monte encore plus haut ! Privilège de l’exploration : se balader au gré de nos intuitions et découvrir de telles beautés granitiques ! Changement de programme, on va skier celui-ci alors. Il est incroyablement encaissé, bordé de parois de granit rose surplombantes, qui semblent se refermer au-dessus de nos têtes. Encore une ligne de 1300 m d’un seul jet, d’une rare esthétique. Bon, la section de sortie est vraiment très raide, la neige est dure, on est au Groenland et l’engagement serait déjà sévère en restant à fond de fjord… alors je préfère redescendre sagement cette partie en crampons, et chausser les skis dès que la pente redevient plus humaine. Sans regrets, puisqu’il reste encore 1200 m de grand ski ! Nous nommons cette trouvaille Excalibur.

Aujourd’hui, nous partons explorer l’intérieur de l’île, avec l’espoir de monter sur la calotte sommitale, 2000 m plus haut. Mais, à chaque fois, les glaciers sont très chahutés, et il nous faudrait en emprunter les rives, et donc passer sous les big walls, qui sont presque toujours coiffés d’énormes séracs. Nous n’avons pas envie de nous exposer inutilement sous ces quelques milliers de tonnes de glace surplombante. Le paysage est magnifique, mais les possibilités de skier en sécurité (sans sérac au dessus de la tête) sont peu nombreuses.

Un peu plus haut nous rencontrons un groupe de 3 anglais de la Shackelton foundation. Ils sont venus « s’entraîner » en vue de répéter l’exploit de leur valeureux aïeul au Pôle Sud. Pour tester le matériel qu’ils emmèneront en Antarctique, ils tirent des pulkas énormes et sont chaussés de skis nordiques avec des minis peaux de phoque. Pas vraiment l’équipement le plus adapté pour traverser ce champ de crevasses tourmenté. Ils arrivent de l’autre extrémité de l’île, et nous les félicitons pour leur belle traversée. Il ne leur reste plus que quelques heures de marche (pas facile certes) pour déboucher dans le fjord. Mais ils repartent aussitôt en sens inverse… pour retourner vers leur point de départ ! So British !

Après avoir remonté le Korridoren sur une quinzaine de kilomètres, nous nous engageons finalement dans un vallon glaciaire qui semble passer. Nous pensons toucher au but, lorsqu’un craquement caractéristique d’une chute de sérac se fait entendre sur la rive opposée. La calotte de Milne vient de vêler un gros morceau. La glace entraîne rapidement la neige dans la face, et le nuage s’amplifie dangereusement. Merde, merde, c’est vraiment gros, et ça arrive à toute allure. Avec horreur, nous voyons l’aérosol rebondir sur le fond du glacier, traverser le vallon puis remonter vers nous. Courir, ne pas se retourner. Réflexe futile, puisque le nuage fonce sur nous à près de 200 km/h. Nom de Dieu, je croyais que ça n’existait que dans l’imaginaire hollywoodien ce genre de monstre ! Comme dans un mauvais film catastrophe, je sens le nuage qui grandit derrière moi, et je vois l’ombre qui me rattrape. Au dernier moment, je me jette sur mon piolet, et je serre les fesses. Le souffle divin nous balaie. Nous nous relevons, hébétés, presque étonnés d’être encore là, seulement couverts de givre des pieds à la tête. Heureusement, l’aérosol a dû perdre de sa puissance en remontant vers nous, et l’onde de choc nous a épargné. Partage des euphories ou des peurs, c’est toujours intense. Ce sera le signal du demi-tour, nous n’irons pas visiter la calotte sommitale. Nous redescendons au camp, et nous remettons de nos frayeurs avec une double dose de vulnéraire ! Yannick regrette d’avoir raté l’image du siècle : la photo de mon sprint poursuivi par le nuage vorace… ça va, le moral revient.

Départ pour un autre couloir en rive sud d’Øfjord, dans un massif de pics au relief plus alpin, (et au rocher plus fracturé). C’est le plus petit d’une série de 2 lignes, mais il s’avère tout de même haut de 1100 m (d’où le surnom Little Big Man).
Nous n’avons pas le temps de tout skier, et il faut faire des choix déchirants. Nous posons le prochain camp au pied de grandes tours, qui rappellent étrangement le rocher de la Terre de Baffin. Ici encore, il y a 2 couloirs jumeaux. Nous choisissons celui de droite, après avoir noté qu’il passe au soleil en soirée : ce sera donc une nocturne. Ce qui nous laisse l’occasion de prendre 24h de repos. Nous passons donc la journée à buller au camp. On bouquine sous la tente, on se promène sous les icebergs, on filme quelques conneries… puis on décolle en fin d’après-midi pour aller skier le couloir. Nous débouchons au col vers 20h dans un soleil blafard, après 1200 m de montée. Merveilleux pays où les faces Nord sont au soleil la nuit ! Ilario propose de le baptiser : la Vierge Noire. Vu nos tronches après bientôt 2 semaines de brousse, ça aurait aussi bien pu s’appeler Le Crépuscule des Gueux…

Nous sortons maintenant d’Øfjord par l’Est, puis traversons vers le Sud une série de petites îles. La glace devient plus fine. Pas de quoi passer au travers, mais la banquise est souvent fracturée, ce qui provoque des remontées d’eau de mer formant de grandes flaques salées, invisibles sous la couche de poudreuse récemment tombée. Jeff propose d’aller faire une dernière promenade contemplative sur les bosses qui dominent la baie. Parce qu’il n’y a pas que les faces Nord dans la vie. Parce qu’on est des garçons sensibles, et qu’on aime aussi aller se perdre dans les rondeurs rassurantes d’un mamelon enneigé… Du haut de ce belvédère, on aperçoit dans le lointain les pics acérés des Alpes de Stauning (l’autre paradis du ski), et les chapelets d’icebergs qui s’égrènent à travers le Scoresby Sund, rien de moins que le plus grand système de fjord au monde. Nous savourons nos derniers virages au Groenland. Demain, il faudra tracter.

Le trajet du retour commence véritablement ici. La traversée du Scoresby Sund aurait dû être une sympathique balade entre les icebergs, ce sera un calvaire. Nous allons devoir tracer plus de 80 km en ligne droite, dans une croûte inconsistante qui s’effondre à chaque pas. Les pulkas creusent un profond sillon dans cette neige inhumaine. L’effort est conséquent, et nous devons allonger nos journées de marche pour tenir la moyenne.

Durant ces heures de marche, les pensées s’envolent et le temps n’a plus de prise sur nous. Je repense aux images que j’ai gardées des enfants avant de partir. Julien, dont la plus grande joie est de traverser le salon sur son camion en plastique en poussant de grands cris conquérants ; Johanne, qui se lance courageusement dans sa grande aventure à elle, le vélo sans roulettes ! Et Martine, qui a la grandeur d’âme de me laisser prendre ces délicieux instants hors du temps.
Ces longues heures de solitude intérieure font aussi ressurgir des souvenirs oubliés depuis longtemps. Comme si l’esprit, totalement libéré, explorait des strates de plus en plus profondes de la mémoire. On aimerait avoir un carnet à portée de main pour fixer ces évocations fugaces et incontrôlables. De temps à autre, une pulka qui se retourne vient troubler notre rêverie. Et pour être tout à fait honnête, quand c’est la 10e fois de la journée, la poésie peut rapidement céder le pas à la grossièreté.

Nous atteignons avec soulagement une cabane de pêcheurs située sur la rive opposée du Scoresby Sund où nous avons fait un dépôt de vivres. Une petite cabane crasseuse comme souvent sur ces rivages de l’Arctique… Il nous reste maintenant 70 km le long de la côte, où la neige semble bien dure. Des vacances après cette infâme neige croûtée, et nous avalons maintenant les kilomètres sans nous en rendre compte. Nous rejoignons rapidement la limite de l’eau libre, et profitons du spectacle des phoques qui batifolent au milieu des icebergs dans cette mer d’un bleu acier. D’ailleurs nous avons senti la mer bien avant de la voir, puisque de nombreuses formations d’oiseaux migrateurs tournaient au dessus de nos têtes.

Ce soir, il s’est passé un fait grave. Nous avons surpris Yannick en train de dissimuler des bonbons Werthers au fond de sa pulka. Le traître ! La tension monte. Il se rachètera en dégainant une autre fiole de vulnéraire, passée sous silence jusque là.

Sur l’itinéraire qui nous ramène au village, nous croisons plusieurs groupes d’Inuits qui partent chasser le phoque avec leur traîneaux à chien. Il y a d’ailleurs de nombreux attelages dans la communauté, et il est clair que les familles vivent toujours pour la chasse et la pêche (même si ce n’est plus une question de survie). Ils ont ça dans le sang.

De retour au village, les gamins viennent nous aider à remonter nos pulkas sur la colline. Nous déambulons ensuite dans les rues entre les énormes congères, qui témoignent des longues tempêtes d’un sombre hiver arctique. Après le rituel du Shop (fruits frais et yaourts dont nous sommes privés depuis longtemps), nous entrons dans une maison qui doit être la Guesthouse. Le gérant supposé est un vieux chasseur qui parle 3 mots d’anglais. Très sympa, il nous raconte ses exploits avec de grands gestes, et nous paie moult cafés. On s’enquiert du prix de la nuitée. Nous apprendrons un peu plus tard que nous venons de réserver une chambre à la maison de retraite…

Après avoir localisé la vraie Guesthouse, nous nous offrons une douche, la première depuis 4 semaines. Pour fêter ça, Ilario improvise une fondue savoyarde qu’il tient à nous préparer depuis le début de l’expé, en accommodant nos restes de Beaufort avec un improbable vin de Moselle déniché au Shop. On peut dire que ce garçon a de la suite dans les idées, et finalement le résultat est plus qu’honorable !
Enfin vautrés dans les canapés, nous regardons la neige tomber, en espérant que notre avion pourra se poser demain. « Imaqa », peut-être…

En rentrant de Terre de Baffin il y a 3 ans, je me disais qu’il serait difficile de trouver un aussi bel endroit pour faire du ski. Pas blasé, mais presque triste de se dire que ça sera forcément moins bien ailleurs. Le Groenland nous a toléré sur son sol, la Terre de Milne nous a laissé contempler quelques uns de ses trésors intimes. Ces hauts lieux m’ont profondément touché, c’est certain, m’ont fait mûrir, peut-être. A présent, je suis apaisé. Je sais que la Terre est vaste, et les beaux endroits innombrables.


-- Patrick, le 22 mai 2008

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